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iBionext, fabrique de biotechs

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Reportage – En cinq ans, la société a fait émerger au coeur de Paris huit start-up, qui ont levé 250 millions d’euros. L’entreprise possède un modèle unique. Elle est à la fois un amorceur, un accélérateur de jeunes pousses et un fonds de capital-risque.

« Nous polissons de véritables bijoux, qui pourront atteindre des milliards d’euros de valorisation »

 

Rendre à des aveugles la perception des formes et des objets. Recoller la peau au lieu de la suturer après une opération, ou des organes, au lieu de les recoudre. Ralentir la dégénérescence des cellules du cerveau. Toutes les sociétés pharmaceutiques en rêvent. Plusieurs biotechs s’en approchent, en plein coeur de Paris.

Pour les découvrir, il faut rejoindre le quartier de la Bastille et pousser une lourde porte en bois, rue du Faubourg Saint Antoine.
Derrière se trouve une vaste cour surplombée d’une belle verrière et d’une immense cheminée.
Bienvenue chez iBionext, une fabrique de startup biotechnologiques.

Au rez de chaussée, à droite, des laborantins s’activent derrière de larges vitrines, tandis qu’aux étages, de grands plateaux accueillent des bureaux en enfilade. A gauche, des ouvriers rénovent encore ce lieu longtemps délaissé. « On attend cet espace avec impatience, explique Bernard Gilly, fondateur d’iBionext. Nous y installerons les locaux de deux startup, BrainEver et Gecko.
Tous les autres étages sont complets, et les salariés sont un peu les uns sur les autres. On a réellement besoin de place. »

 

UN RÉSEAU MONDIAL D’EXPERTS
En à peine cinq ans, iBionext a fait émerger huit sociétés innovantes, qui ont levé environ
250 millions d’euros de financements. GenSight, qui traite des maladies neurodégénératives
de la rétine par thérapies géniques, et Pixium, qui crée des rétines artificielles, ont déjà été introduites en Bourse, à Paris. Et pas moins de 160 emplois hautement qualifiés ont été créés dans le 11e arrondissement. « D’ici à la fin de 2017, nous devrions être environ 200 dans les bureaux… » Les employés sont, pour la plupart, des ingénieurs, des biologistes, des mathématiciens, des médecins, des programmeurs et autres game designers.

iBionext est un lieu singulier en France. C’est tout à la fois un amorceur, un accélérateur
de jeunes pousses et un capital-risqueur. Cet automne, il doit boucler sa deuxième levée
de fonds, attendue autour de 100 millions d’euros. « On n’accueille pas de startup venues de l’extérieur, on les crée de A à Z, puis on finance une grande partie de leur première levée de fonds, avec un ticket important de 5 millions à 15 millions d’euros, ce qui nous permet de détenir autour de 35 % à 40 % du capital », indique cet ancien de BioMérieux, du capital-risqueur
Sofinnova et de Fovea, une jeune pousse qu’il a cofondée avant de la céder à Sanofi, en 2009.

Avant de créer ses nouvelles sociétés, l’état-major d’iBionext scrute les avancées scientifiques.
« On fait de nombreuses sessions de réflexion autour de grandes questions liées à la santé, et puis on cherche si des réponses réellement originales et disruptives pour les patients existent. »

En 2016, iBionext a ainsi créé, avec le neurobiologiste du Collège de France Alain Prochiantz,
BrainEver, pour exploiter les homéoprotéines, mises en évidence par ses équipes de recherche, afin de bloquer la dégénérescence du cerveau… Un premier traitement qui cible la maladie de Parkinson est en cours de développement, après la validation des essais précliniques.

De manière générale, iBionext s’appuie sur un réseau mondial d’experts pour repérer les solutions thérapeutiques les plus intéressantes. Pour Pixium ou GenSight, iBionext travaille avec JoséAlain Sahel, le directeur de l’Institut de la vision. Pour Brainiac, qui développe un ordinateur neuronal, et Chronocam, qui industrialise des caméras inspirées du fonctionnement de la rétine, iBionext coopère avec le mathématicien Ryad Benosman, qui est également membre de l’Institut
de la vision. Enfin, Gecko, qui développe un adhésif pour les plaies internes, exploite les
recherches de Bob Langer et Jeff Karp, des sommités du Massachusetts Institute of Technology et de Harvard.

« Ce qui est unique ici, reprend Alexia Perouse, la directrice générale du fonds iBionext et ancienne de Sofinnova et d’Omnes, c’est l’approche opérationnelle et entrepreneuriale. On travaille les dossiers des projets d’entreprise pendant des mois avant de lever le premier euro. »

« Après avoir repéré la publication de recherche la plus intéressante, on discute avec les chercheurs sur les applications ou les médicaments possibles, reprend Bernard Gilly.
Nous nous concentrons aussi sur le marché potentiel. Enfin, on tente d’anticiper tous les
obstacles humains, en matière de brevet, les questions autour des essais cliniques ou
les difficultés en termes de fabrication… »

Ensuite, « on finalise le modèle d’affaires et le recrutement des futurs dirigeants, poursuit
Alexia Perouse. Bref, on “dérisque” nos investissements ». Alors que les fonds classiques
de capitalrisque comptent entre 15 et 20 participations, iBionext entend concentrer ses
financements sur une demi-douzaine de sociétés innovantes afin d’apporter des moyens importants pour leur lancement.

 

« PLEIN DE PROJETS DANS LES TUYAUX »
Son autre force réside dans sa proximité avec les jeunes pousses. « Le fonds est indépendant
des startup, mais, au quotidien, nous sommes leurs voisins. Nous partageons les mêmes locaux et nous les soulageons de certaines tâches comme la recherche de financement. Nous polissons de véritables bijoux, qui pourront atteindre des milliards d’euros de valorisation », espère Alexia Perouse.
Pour faciliter le travail des sociétés, iBionext a également mis à disposition des services
administratifs, comptables, informatiques ou juridiques. Installé dans son bureau, au deuxième étage, Edouard Gasser, ancien de Gameloft et aujourd’hui patron de Tilak, apprécie. « En 2011, j’avais créé ma startup et je passais 80 % de mon temps sur des questions administratives… A l’été 2016, j’ai rejoint Tilak, et je peux m’occuper presque exclusivement du développement de nos produits. Mi-octobre, nous lancerons notre premier essai clinique de jeu vidéo pour la surveillance des patients souffrant de maculopathies. »

« Ce que je trouve génial ici, c’est de pouvoir s’appuyer sur un tel backoffice», approuve Franck Le Meur, le directeur général de Chronolife. Cet ancien de Sanofi développe désormais des vêtements connectés pour surveiller les patients qui souffrent d’insuffisance cardiaque et des implants pour dépister les épisodes de crise des épileptiques…

« Et puis, il existe une surface de financement impressionnante. Avec Chronolife, nous devrions
lever entre 5 millions et 10 millions d’euros, et je n’ai pas besoin de faire le tour des investisseurs, car le fonds s’en occupe ! »
« Quand vous lancez une startup,s’appuyer  sur ces types de services est très précieux, car on gagne beaucoup de temps », confirme Luca Verre, le patron de Chronocam, une société cofinancée par Renault, Bosch et Intel. Cet ancien de Schneider Electric est venu diriger une PME, qui compte déjà cinquante personnes pour plus de 1 million d’euros de chiffre d’affaires. « Avec le temps, on grandit et on internalise de plus en plus de tâches. Nos effectifs devraient atteindre bientôt 80 personnes, alors que nos premières caméras devraient être prêtes à la production de masse d’ici à 2018. Je me dois, sur certains sujets, d’avoir les spécialistes chez moi. »

L’écosystème permet aussi un travail en commun des sociétés. Sur le développement de caméras, Chronocam collabore ainsi avec GenSight, tandis que pour le développement d’implants elle s’est rapprochée de Pixium…
Ce système peutil se généraliser pour développer les futures biotechs ? Aux EtatsUnis, des équivalents, plus puissants, existent, comme Third Rock ou Flagship, mais les fonds classiques de capitalrisque sont bien plus importants. En France, deux autres structures prospèrent : Quattrocento et MD Start. Les montants levés restent cependant en retrait d’iBionext. MD Start, spécialisé dans les dispositifs médicaux, apporte à chaque jeune pousse incubée entre 1 million et
2 millions d’euros, soit dix fois moins que chez iBionext.

« Le studio de startup est un formidable outil, mais il s’appuie avant tout sur certaines personnalités, relève un observateur de l’écosystème biotech français. Aujourd’hui, il n’existe qu’un Bernard Gilly, et une réplique à très grande échelle est compliquée, car le vivier de patrons de biotechs reste encore limité. Il commence à former des collaborateurs, mais sera ce
suffisant pour croître ? »
« Je ne sais pas si notre modèle peut croître et se déployer à une plus grande échelle », témoigne
Bernard Gilly. Alexia Perouse, elle, n’en doute pas : « Nous avons encore plein de projets
dans les tuyaux, et il va falloir rapidement penser à créer un second fonds, quitte à pousser les
murs. Pour pérenniser le modèle, il faut avant tout le structurer et trouver les profils adéquats
pour compléter l’équipe dirigeante. Une chose est sûre, on reçoit beaucoup de CV… »

Le Monde papier